Fiche de lecture
À une passante, Charles Baudelaire
Contexte

À une passante est un sonnet qui fut publié dans le célèbre recueil de poèmes de Charles Baudelaire intitulé Les Fleurs du Mal. Ce sonnet ne figura toutefois pas dans l’édition originale du recueil en 1857, mais Baudelaire l’y introduisit dans une réédition augmentée en 1861. À une passante compte parmi les poèmes appartenant à la partie du recueil intitulée « Tableaux parisiens », dans laquelle Baudelaire dresse des tableaux de scènes parisiennes prises sur le vif. Autant de scènes propices à des rencontres inattendues, comme c’est précisément le cas dans ce sonnet. En effet, celui-ci raconte une rencontre avec une mystérieuse et très belle femme croisée dans la rue, dont la vue plonge le poète dans un sentiment de frustration et de désespoir.
Dans ce sonnet, Baudelaire exploite des thèmes qui lui sont chers, récurrents dans la littérature du XIXe siècle, et omniprésents dans les Fleurs du Mal : le spleen, l’idéal inaccessible et la figure du poète marginalisé.

Personnages

Le narrateur : Le narrateur est situé dans un espace en retrait, où il est tout de même affecté par les bruits de la rue. Il est subjugué et paralysé par la beauté d’une inconnue qu’il voit passer. Tombant instantanément sous son charme, il croit accéder à l’idéal en réalisant qu’une telle beauté existe dans la réalité. Après cette révélation, la passante disparaît, et le narrateur est réduit au désespoir.
Une passante : Il s’agit d’une femme inconnue et très belle que le narrateur croise dans la rue. Il admire à la fois sa silhouette élégante, sa démarche harmonieuse, sa toilette soignée, sa « main fastueuse », son regard comparé à un « ciel livide », et sa « jambe de statue ».

Thèmes

L’opposition entre le spleen et l’idéal : Dans ce poème, le narrateur est assimilé à la figure du poète mélancolique, victime du mal du siècle qu’est le spleen. Celui-ci, ne pouvant se satisfaire de la médiocrité de la réalité, tend désespérément vers un idéal inaccessible. Dans la littérature du XIXe siècle, qui développe le thème littéraire de la mélancolie, cet idéal est très souvent incarné par une femme d’une beauté idéalisée. Dans ce sonnet, Baudelaire utilise justement le personnage de la passante comme symbole de la quête de l’idéal du poète. Pour décrire la beauté parfaite de cette femme, Baudelaire emploie notamment un motif romantique consistant à comparer la femme à une statue, lorsqu’il fixe la vision du narrateur sur « la jambe de statue » de la passante. Cette dernière est en effet une allégorie de la beauté idéalisée, dont la disparition provoque un retour brutal à la réalité pour son admirateur, réduit à la détresse et au spleen. Chez Baudelaire, la beauté (l’idéal) provoque quasiment instantanément un sentiment de tristesse, car elle est à la fois attirante, effrayante et inaccessible.
La rencontre amoureuse : Dans ce sonnet, Baudelaire exploite le thème romantique de la rencontre amoureuse inattendue, du coup de foudre amoureux qui frappe ici le narrateur fasciné par la beauté d’une passante. Toutefois, cette rencontre n’aboutit pas ici à une union heureuse de deux êtres et demeure un échec puisque la passante disparaît aussi rapidement qu’elle est apparue, laissant le narrateur condamné à une terrible frustration et à une détresse inconsolable.
La figure du poète marginalisé et désemparé : Dans ce poème, le narrateur représente la figure du poète marginalisé. En effet, il ne semble pas appartenir au monde, et se situe dans un espace isolé au milieu des gens, réduit à l’immobilité et à l’inaction, contrairement à la passante qui est active, mobile et intégrée à la vie urbaine. Le poète se contente de contempler cette beauté fugitive et semble spectateur d’un monde auquel il ne souhaite pas participer. En fait, le poète fuit la réalité et aspire à un idéal inaccessible. L’apparition de la passante lui donne l’espoir que l’idéal existe dans la réalité, mais l’échec de cette relation impossible condamne le poète au spleen.

Résumé

Dans ce sonnet composé de quatorze vers (deux quatrains et deux tercets), le poète raconte l’apparition d’une jeune femme dans un contexte urbain. Elle ne fait que passer dans la rue, mais le poète est immédiatement subjugué par sa beauté et son allure. Cette apparition donne au poète l’espoir d’une rencontre, l’espoir d’accéder à un idéal de beauté. Mais la disparition de la passante, qui poursuit son chemin, laisse le poète désemparé.

Strophe 1

Vers 1 :
Le premier vers du poème pose le décor au milieu duquel se trouve le narrateur (« autour de moi ») : il s’agit d’un contexte urbain et manifestement hostile puisque l’accent est mis sur le bruit de la rue : « assourdissante », « hurlait ».

Vers 2 :
L’apparition de la passante intervient dans le second vers. C’est d’abord la silhouette de la femme qui est décrite : « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse ».

Vers 3 et 4 :
Les vers suivants décrivent la femme en mouvement. La description étant plus précise, ces vers donnent l’impression que la passante se rapproche : elle n’est plus une silhouette difficile à distinguer de loin, puisque le narrateur est en mesure de remarquer des détails de sa toilette et d’admirer sa « main fastueuse ».

  • Le cadre décrit dans cette première strophe place le narrateur et la passante dans deux espaces différents : le narrateur est immobile dans un cadre hostile et semble isolé, passif, et contemplatif ; ce qui n’est pas sans évoquer l’isolement et la marginalité de la figure du poète. À l’inverse, la passante est située du côté de l’action puisqu’elle est en mouvement, elle marche dans la rue au milieu des gens, elle est dans le monde et participe à l’agitation de la ville.

Strophe 2

La deuxième strophe assoie le narrateur dans sa position de spectateur, subjugué par cette apparition féminine.

Vers 5 :
Par un enjambement, ce vers prolonge le portrait de la femme entamé dans les derniers vers de la strophe précédente. Après avoir suggéré sa démarche harmonieuse (ce que traduit également le rythme des vers), le narrateur souligne son élégance et sa beauté : « Agile et noble, avec sa jambe de statue. »

Vers 6, 7 et 8 :
Les vers suivants décrivent la fascination que la beauté de cette femme exerce sur le narrateur. En effet, celui-ci est « crispé », paralysé par ce spectacle et par le regard de la femme. Le narrateur dévisage la passante et plonge dans la contemplation.
Le vers 8 traduit toutefois le sentiment contrasté que lui provoque cette apparition aussi fascinante qu’effrayante : « La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. »

Strophe 3

Vers 9 :
Ce vers annonce la disparition soudaine de la passante : « Un éclair… puis la nuit ! - Fugitive beauté ». Le point d’exclamation traduit la brutalité du retour à la réalité.
L’utilisation de l’image de l’éclair suggère que le narrateur est victime d’un coup de foudre. Il a été frappé par cette « fugitive » et idéale beauté incarnée par la passante. Un spectacle à la fois sublime et terrible parce qu’il procure une fascination délicieuse, un plaisir intense mais n’est qu’un moment fugitif.

Vers 10 :
L’utilisation du passé composé dans le vers 10 marque bien un renversement, une rupture brutale entre le vers 9 et le vers 10, c’est-à-dire entre le moment où l’idéal incarné par la passante était accessible et le retour à la réalité où cette dernière a disparu. Le narrateur admet que cette apparition lui a donné la sensation de renaître : « Fugitive beauté / Dont le regard m'a fait soudainement renaître ». La rencontre de cette passante a procuré au narrateur un sentiment intense d’élévation, d’inspiration en lui donnant accès, bien que brièvement, à un idéal de beauté.

Vers 11 :
La narrateur qui a été transporté par cette apparition fugitive se trouve profondément désemparé face à sa disparition. Il se demande quand il pourra avoir le bonheur de la rencontrer de nouveau, d’avoir de nouveau accès à l’idéal  : « Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? » La forme interrogative de ce vers et l’adresse directe par le tutoiement à la passante traduit bien la détresse du narrateur choqué par cette disparition.

Strophe 4

La rencontre amoureuse a échoué et le narrateur n’a pu accéder à l’idéal de beauté vers lequel il tend désespérément que pendant un bref instant. La dernière strophe du sonnet exprime donc l'amertume et les regrets du narrateur.

Vers 12 :
Le narrateur se rend compte avec amertume qu’il ne pourra peut-être jamais revoir cette femme, qui demeure un mystère inaccessible.

Vers 13 :
L’opposition entre les pronoms « je » et « tu » dans ce vers marque la séparation entre le narrateur et la passante, qui appartiennent à deux mondes distincts.

Vers 14 :
Dans la chute du sonnet, conscient de cette perte qu’il devine définitive, le narrateur exprime dans un appel désespéré, son amour à la passante disparue : « Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! ». Le narrateur est à nouveau condamné à sa quête d’idéal inaccessible, au spleen.

Citation

« La rue assourdissante autour de moi hurlait. »

Vers 1


« Agile et noble, avec sa jambe de statue. »

Vers 5


« Un éclair… puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? »

Strophe 3


« Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! »

Vers 14