Fiche de lecture
Ruy Blas, Victor Hugo
Contexte

Lorsqu’Hugo fait monter Ruy Blas, en novembre 1838, le drame romantique est déjà installé dans le théâtre français. La bataille d’Hernani (1830) a été gagnée par les romantiques, et Musset a déjà publié son Spectacle dans un fauteuil. La pièce, écrite pour l’inauguration du théâtre de la Renaissance, reflète un art dramatique en pleine mutation : nouveaux moyens techniques qui autorisent de plus nombreux lieux pour l’action, recherche d’un jeu et d’une diction plus naturels pour les acteurs, mélange des genres et des tonalités au sein de pièces qui admettent le sublime et le grotesque, le beau et l’infâme, le comique et le tragique, à l’inverse des canons du théâtre classique.

Avec Ruy Blas, dont il assure lui-même la mise en scène et dessine les décors, Hugo revient au drame politico-historique, malgré la trame amoureuse. Cela n’a pas échappé aux critiques qui ont vu dans ce drame du pouvoir usé et de la royauté déclinante une critique à peine voilée du règne de Charles X.

Personnages

Ruy Blas : Valet de don Salluste, ancien compagnon de misère de don César, c’est un homme intelligent qui répugne à servir un maître si vil. Comme d’autres héros de drames romantiques, il est déchiré entre ce qu’il sait et veut de lui-même, et le rôle que la société lui assigne. Valet ou ministre, il reste à la marge et son amour pour la reine souligne la contradiction d’être « un ver de terre amoureux d’une étoile ». Volontiers émotif, son évolution au long de la pièce révèle sa noblesse d’âme et son courage. Il finira par comprendre que la liberté à laquelle il aspire ne peut se trouver que dans la mort.
Don Salluste de Bazan : Marquis de Finlas, grand d’Espagne, ministre disgracié, c’est de bout en bout un personnage infâme, l’exact opposé de son valet. Toute son intelligence et sa ruse sont mises au service de sa vengeance personnelle. Intelligent et observateur, ce personnage n’emploie ses talents que pour sa propre réussite et incarne la corruption morale de la société et du gouvernement.
Don César de Bazan : Comte de Garofa et cousin de don Salluste. Plutôt que la rigueur de la Cour d’Espagne, le jeune homme a choisi une vie de liberté, en marge de la société. Sous le nom du brigand Zafari, il dépouille les grandes fortunes et vit comme bon lui semble.
Don Gurritan : Noble vieillissant, il est amoureux de la reine et jaloux de Ruy Blas, qu’il provoque en duel. Suite à un quiproquo, il est tué par don César.
Doña Maria de Neubourg : Reine d'Espagne. Au début de la pièce, la reine a épousé le roi depuis moins d’un an. Celui-ci n’est jamais là, laissant son épousé désœuvrée et nostalgique de son Allemagne natale. Elle souffre également du poids des conventions et de l’étiquette, et seul son amour pour Ruy Blas lui offre un espoir de liberté. Pour autant, elle n’en oublie jamais sa position et les obligations de son rang, jusqu’au moment où elle pense que Ruy Blas la fait venir chez lui.
Les ministres du roi : Le comte de Camporeal, le marquis de Santa-Cruz, le marquis del Basto, le comte d’Albe, le marquis de Priego, don Manuel Arias, Montazgo, et don Antonio Ubilla, Covadenga.

Jusqu’à l’arrivé de Ruy Blas, ils s’enrichissaient grassement et ne gouvernaient que pour mieux faire perdurer ce système injuste. Le discours de l’ancien laquais fera honte à certains qui démissionneront pour se retirer dans leurs terres.
La duchesse d’Albuquerque : La camarera mayor est la plus âgée des dames de la cour, elle est responsable de la stricte application du protocole.
Casilda : Jeune comme la reine, sa suivante tente de la distraire mais se doit d’obéir à la camarera mayor, bien qu’elle se désole de voir sa maîtresse si seule et mélancolique.
Gudiel : Un valet.
Autres personnages : Un laquais, un alcade, des alguazils, des pages, des dames et des seigneurs, des conseillers privés, des duègnes, des gardes et des huissiers de chambre et de cour.

Thèmes

Le héros romantique : À l’inverse du héros tragique, le héros dramatique n’a pas besoin d’être noble. Il peut être issu du peuple, comme Ruy Blas ou avoir abandonné son rang comme don César, et se caractérise par son aspiration à la liberté en butte à des codes sociaux vécus comme une oppression. Souvent dominé par une émotivité à laquelle il laisse libre cours, le héros romantique, Ruy Blas en tête, fait de l’amour sa raison suprême, qui justifie toute les outrances. Pour autant, il refuse de transiger avec son propre sens moral et préfèrera toujours la mort au déshonneur.
Regards sur l’amour : Le motif permet de révéler l’âme des protagonistes : pour l’infâme Salluste, il s’agit d’un encombrement ou d’un enfantillage, alors que la reine et Ruy Blas y voient l’instrument de leur rédemption. Même s’il s’agit d’un amour idéalisé et tragique que la souffrance vient sublimer, il s’accompagne d’une gestuelle très expressive et s’avère bien plus charnel que dans le théâtre classique.
Réflexion politique : Se démarquant de la tragédie classique, Ruy Blas rassemble toutes les couches sociales sur la scène, et indique que le courage et la grandeur ne sont pas forcément du côté des plus riches ou des plus influents. Sous les atours de la cour espagnole de Charles II, Hugo dresse un portrait peu flatteur de la monarchie de Juillet, qui s’enfonce dans la décadence morale et l’inertie politique. La pièce préfigure l’engagement politique du futur auteur des Misérables.
Le mélange des genres : __Ruy Blas est l’archétype du drame romantique. La pièce emprunte la trame du mélodrame (un couple d’amoureux innocents poursuivis par la vindicte d’un personnage cruel), tout en concentrant ses effets jusqu’à la scène finale, alors que le thème de la vengeance était annoncé dès la première scène. L’auteur n’hésite pas à mélanger les styles et les tons, et surtout à utiliser toutes les ressources de l’alexandrin pour le sortir du carcan dans lequel le théâtre classique a enfermé la langue théâtrale.

Résumé

Acte I

Un salon dans le palais du roi.

Scène 1

Don Salluste, grand d’Espagne, vient d’être chassé de la cour par la reine Doña Maria et tout en donnant ses directives à son valet Ruy Blas, échafaude un plan pour se venger.

Scène 2

Don Salluste est interrompu par l’arrivée de son cousin, don César, auquel il reproche sa conduite de brigand, indigne de son rang. Don César s’en amuse, ravi de dérober les plus riches et d’être libre. Salluste tente de le convaincre d’assassiner la reine mais son cousin refuse, outré par cette bassesse.

Scène 3

Resté seul avec Ruy Blas, don César reconnaît son ancien ami. Le valet avoue être entré au service de don Salluste, poussé par la faim et la misère. Il révèle que son maître complote contre le roi et que lui-même est amoureux d’une femme inconnue à qui il laisse des lettres sur un banc. Don Salluste ordonne à des spadassins de suivre César et de le vendre aux corsaires, tandis que Ruy Blas refuse de fuir avec son ancien compagnon.

Scène 4

Don Salluste, qui a entendu la conversation des deux hommes, décide d’utiliser le valet dans sa vengeance.

Scène 5

César disparu, don Salluste fait passer Ruy Blas pour son cousin et lui ordonne de devenir l’amant de la reine.

Acte II

Dans les appartements de la reine.

Scène 1

La reine s’ennuie. Toutes les idées de distraction lui sont refusées par sa duègne, au nom de l’étiquette de la cour d’Espagne.

Scène 2

Un monologue de la reine nous apprend que chaque jour, un inconnu lui laisse une lettre et un bouquet de fleurs sur un banc du parc.

Scène 3

Lorsque Ruy Blas, introduit dans l’entourage du roi, vient apporter à la reine un message que celui-ci lui a dicté, doña Maria reconnaît l’écriture de son inconnu. L’ancien valet comprend qui est la femme qu’il aime et se trouve mal.

Scène 4

Don Gurritan, noble vieillissant lui aussi amoureux de la reine, provoque Ruy Blas en duel.

Scène 5

La reine, prévenue par sa suivante, envoie don Gurritan en Allemagne pour éviter le duel.

Acte III

La salle du gouvernement dans le palais du roi, à Madrid.

Scène 1

Six mois ont passé. Ruy Blas est devenu Premier ministre, ce qui lui vaut la haine des autres membres du gouvernement. Les ministres sont réunis et se partagent les richesses de l’Espagne.

Scène 2

Ayant surpris leur conversation, Ruy Blas s’emporte contre leur cupidité et leur incapacité à servir le pays, pourtant dans une situation critique. Plusieurs d’entre eux démissionnent.

Scène 3

La reine, qui a entendu l’échange, avoue son amour et son admiration à Ruy Blas.

Scène 4

Salluste a tout entendu et vient rappeler à son ancien valet qu’il travaille toujours pour lui. Ruy Blas comprend que la reine risque d’être compromise.

Acte IV

Une petite maison en ville

Scène 1

Ruy Blas n’est pas sûr de comprendre les stratagèmes de don Salluste et envoie un billet à la reine en lui indiquant de ne pas quitter le palais.

Scène 2

Don César, sous les trait du brigand Zafari, est revenu à Madrid. Réfugié sans le savoir chez Ruy Blas, il reçoit une somme d’argent et un billet destiné à celui-ci. Il tombe sur don Gurritan revenu d’Allemagne et finit par le tuer en duel.

Scène 3

Don Salluste fait arrêter César pour le meurtre du vieux courtisan. Il comprend que l’étau se ressert et qu’il faut hâter sa vengeance.

Acte V

Même lieu, de nuit.

Scène 1

Alors que Ruy Blas, en plein désespoir, s’apprête à se suicider, la reine l’interrompt.

Scène 2

Ruy Blas comprend que la reine a reçu un faux message de sa part et qu’il s’agit du plan de don Salluste. Il la supplie de rentrer au palais.

Scène 3

Don Salluste pénètre dans la pièce et menace la reine de l’accuser d’adultère, à moins qu’elle ne renonce au roi et à la couronne, et ne fuie Madrid avec le faux ministre. Ruy Blas refuse ce nouveau mensonge et révèle qu’il n’est qu’un valet. À bout et cherchant à protéger l’honneur de la reine, il tue don Salluste avec sa propre épée.

Scène 4

Salluste mort, Ruy Blas répète à la reine qu’il l’aimait sincèrement. Voyant qu’elle refuse de lui pardonner son mensonge, il vide d’un trait la fiole de poison. Il meurt dans les bras de doña Maria qui lui pardonne enfin et l’appelle par son vrai nom.

Citation

« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. »

Acte II, scène 2
« Bon appétit, messieurs !
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison ! »

Acte III, scène 2
« L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée
Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà. »

Acte IV, scène 3


« Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme.
J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme ! »

Acte V, scène 3